J.F. MILLET à l'âge de 48 ans

Jean-François MILLET
de GREVILLE

Ô, encore un coup, comme je suis de mon endroit !

 

 

L'Angélus 1857-1858 ORSAY " Je l'ai fait en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l'Angélus "pour ces pauvres morts" bien pieusement et le chapeau à la main. "


(Lettre de Millet à Siméon LUCE 16.03.1865)

Présentation

Jean-François Millet est né à Gréville au hameau de Gruchy

Jean-François Millet est né à Gréville au hameau de Gruchy le 04 octobre 1814 à 8h du soir comme en témoigne son acte de naissance sur le registre de la mairie de Gréville. Il était l'aîné d'une famille de 8 enfants. Ses parents, Jean-Louis Nicolas Millet et Aimée Henriette Adélaïde Henry exploitaient là, au bord des falaises, une petite ferme. C'est dans cet environnement exclusivement paysan que le jeune Jean-François vécut les 20 premières années de sa vie. Paysan ne veut pas dire inculte, c'est au contraire une éducation poussée qu'il aura reçu. La présence sous le toit des "Millet" d'un grand oncle prêtre contribua, sans doute, à lui donner goût à la lecture, celle de la bible et de Virgile en particulier. Ses aptitudes pour le dessin se prononcèrent très tôt.

 

En 1833, son père, qui a lui-même des dons artistiques, permet au jeune Millet de recevoir les leçons du peintre Cherbourgeois DUMOUCHEL. Il revient très souvent à Gruchy participer aux travaux des champs. La mort du père de Jean-François Millet en 1837 aurait pu mettre fin à la carrière naissante du peintre mais il persiste dans sa vocation. Ses premiers travaux remarqués lui permirent en 1837 de recevoir une bourse de la ville de Cherbourg et des aides du Conseil Général de la Manche. C 'est ainsi qu'il monta à Paris où il fréquenta l'école des Beaux arts et l'atelier Paul DELAROCHE.

 

Pauline ONO en déshabillé 1843

Pauline ONO en déshabillé 1843.

Musée Thomas HENRY. Cherbourg

En visite à Cherbourg en novembre 99, Mme MURPHY, américaine spécialiste mondiale de Millet, qualifiait ce tableau « La Joconde de CHERBOURG ».
Elle l'estimait à plus de 60 millions de francs

(Manche libre du 23/01/00)

 

 

 

 


Autoportrait 1841 Musée Thomas HENRY CHERBOURG

En novembre 1841, il épousa Pauline ONO dont il fit plusieurs portraits. Sa jeune épouse, de santé fragile décèdera moins de 3 ans plus tard. Son veuvage ne dura pas très longtemps. Quelques mois plus tard il rencontre Catherine LEMAIRE qui devient sa compagne et avec qui il aura 9 enfants.

 

Entre 1837 et 1849, outre quelques séjours à Cherbourg et un passage au Havre, Millet passera une grande partie de son temps à Paris dans une grande pauvreté. Son art est essentiellement tourné vers le portrait dont le musée Thomas HENRY conserve une très belle collection. C'est vers 1846 qu'il s'oriente fermement vers les scènes paysannes avec une certaine reconnaissance en 1848 lors de la présentation " du vanneur ".

 

En 1849 Millet, le paysan, supportant de moins en moins les tumultes de la vie parisienne, et craignant pour lui et les siens l'épidémie de choléra qui sévissait, décida avec son ami Charles Jacques de s'installer quelques temps à Barbizon. Ce séjour durera 25 ans.

1854 : le retour a Greville

La maison familiale 1854 BOSTON

Le premier grand retour de Millet à Gréville eut lieu en juin 1854. Le but initial de ce séjour était de régler les affaires de famille. Suite au décès de sa mère en 1853. Celle-ci n'avait pas revu son fils durant les 9 dernières années de sa vie.
Millet séjourna à Gréville durant tout l'été accompagné de Catherine LEMAIRE et de leurs quatre enfants. Ce retour aux sources plongea l'artiste dans une profonde nostalgie.

 

 

Rentré à Barbizon au mois de septembre voici ce que Millet écrit à Campredon :

 

" J'ai commencé quelques études peintes, mais j'ai surtout fait une grande quantité de croquis : une centaine environ ; et tous, dans le but de me servir. J'aurais voulu, voyant tant de choses à faire, faire tout en une demi heure, regrettant le plus amèrement ce que je ne pouvais emporter. Ô que j'ai vu de belles choses ! J'avais regret de partir ; et depuis deux jours que je suis ici, je suis profondément triste. J'aurais voulu pouvoir emmener avec moi les débris de ma famille ou rester avec eux, je me considère comme un être transplanté ô combien je me sens de plus en plus de nature villageoise ! "

 

La maison au puits à Gruchy 1863 BOSTON

C'est de ce séjour à Gruchy que naîtront :

  • Le puits de Gruchy
  • La récolte du Varech
  • Gruchy vu du côté de la mer
  • Emilie à son rouet
  • La traite des vaches à Gruchy
  • La ferme familiale
  • La maison au puits
  • Une première version du "bout du village"
  • Le Hameau cousin

LE CÔTE FRANCHEMENT HUMAIN

 

Dans les années qui suivent Millet persistera dans son parti pris "exprimer toujours le même fond d'idées..." Tel qu'il l'avait écrit à Sensier en 1851.

 

" Je vous avouerai au risque de passer pour encore plus socialiste, que c'est le côté humain, franchement humain qui me touche le plus en art, et si je pouvais faire ce que je voudrais, ou tout au moins le tenter, je ne ferais rien qui ne fut le résultat d'une impression reçue par l'aspect de la nature, soit en paysage, soit en figure, et ce n'est jamais le côté joyeux qui m'apparaît : je ne sais pas où il est, je ne l'ai jamais vu. Ce que je connais de plus gai, c'est ce calme, ce silence dont on jouit délicieusement ou dans les forêts ou dans les endroits labourés (...). Vous voyez des figures bêchant, piochant. Vous en voyez une de temps en temps se redressant les reins, comme on dit et s'essuyant le front avec le revers de la main : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (...). C'est cependant là que se trouve pour moi la vraie humanité, la grande paix... "

 

Certaines de ses oeuvres déchaîneront la critique en particulier les glaneuses 1857, la naissance du veau, l'homme à la Houe 1863. " Ses paysans sont des pédants qui ont d'eux même une trop haute opinion..." dira Baudelaire ou encore Delacroix "  il est paysan lui-même et s'en vante ".

Millet tire orgueil de ses origines et cette fierté choque.

 

A propos des critiques sur " l'homme à la houe " Millet écrit à Sensier le 30 mai 1863 :

 

L'Homme à la Houe 1863 - LOS ANGELES On ne peut donc pas tout simplement admettre les idées qui peuvent venir dans l'esprit à la vue de l'homme voué à gagner sa vie à la sueur de son front ?
Il en est qui disent que je nie les charmes de la campagne ; j'y trouve bien plus que des charmes ; d'infinies splendeurs ! (...) je vois très bien les auréoles des pissenlits et le soleil qui étale là-bas, bien loin par delà les pays sa gloire dans les nuages. Je n'en vois pas moins dans la plaine, tout fumants les chevaux qui labourent, puis dans un endroit rocheux, un homme tout errené dont on a entendu les han ! Depuis le matin, qui tache de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enveloppé de splendeur !
Mes critiques sont des gens instruits et de goût j'imagine, mais je ne peux me mettre dans leur peau, et comme je n'ai jamais de ma vie vu autre chose que les champs, je tache de dire comme je peux ce que j'y ai vu et éprouvé quand j'y travaillais. Ceux qui voudront faire mieux y ont certes la part belle ! 

ô espaces qui m'avez tant fait rever

Le bout du Village 1866 BOSTON

Avec la présentation "Le bout du village" Millet marque une orientation vers le paysage.

En janvier 1866 Millet termine sa toile (entre 55 et 66 il aura exécuté 3 versions de cette vue).
Il s'agit de la dernière maison du hameau de Gruchy avant la falaise.


" (...) Ce n'est qu'en arrivant par le bout qui est vers la mer qu'on a tout à coup en face de soi la grande vue marine et l'horizon sans bornes. Auprès de la dernière maison on voit un vieil orme qui se dresse sur le vide infini ! "
(Extrait d'un texte rédigé en 1865).

 

Le 3 janvier 1866 il écrit à Sensier :

 

(...) Mon vieil orme commence, je crois, à paraître rongé du vent, que je voudrais bien pouvoir le dégager dans l'espace comme mon souvenir le voit !
Ô espace qui m'avez tant fait rêver quand j'étais enfant, me sera-t-il jamais permis de vous faire seulement soupçonner !

 

Au mois de février Millet se rend accompagné de son épouse au hameau Lefèvre à Gréville, sa soeur Emilie est mourante. Il écrit à Sensier le 6 février 66 en parlant du hameau :

 

" Quelle admirable et saine situation ! Quand je reviendrai plus tranquille, je vous parlerai de l'aspect de ces endroits là, cela a une physionomie bonhomme et étoffée (...) "

 

La Côte vue des hauteurs de Landemer

Lors de ce séjour Millet se rendra dans les champs à l'est du hameau Gruchy. De là naîtra le pastel injustement intitulé " la mer vue des hauteurs de Landemer " il s'agit en fait d'une vue sur la mer et la plage d'Urville avec le rocher du Castel - Vendon au premier plan.
Parmi les sujets favoris de Millet, à cette époque de sa carrière, reviennent souvent les thèmes du soir et de la nuit dont la fameuse nuit étoilée en 1965 qui plus tard inspira Van Gogh.

 

Souvent il disait à Sensier :

 

Ferme au Clair de lune
1868 BOSTON " Ah ! Je voudrais faire sentir à ceux qui regardent ce que je fais, les terreurs et les splendeurs de la nuit. On doit pouvoir faire entendre les chants, les silences, les bruissements des airs. Il faut percevoir l'infini. "




1870 - 1871 : le grand retour

La Cote de Gréville 1871-1872 BUFFALO

La guerre de 1870 et l'avancée de Prussiens amenèrent Millet et sa famille à se réfugier à CHERBOURG au mois d'Août. L'artiste ne peut travailler autant qu'il voudrait " l'état de guerre " ne lui permet pas de dessiner à l'extérieur, néanmoins c'est de cette époque que naîtront quelques marines.

L'année suivante, lorsque les hostilités eurent cessé, la circulation redevenue libre, Millet pourra séjourner à Gréville, à l'auberge Polidor (l'actuelle boulangerie).

 

Le 12 août 1871 il écrit à Sensier :

 

" Nous sommes à Gréville (à l'auberge), je voudrais réaliser ce que je désire depuis si longtemps : Faire une vue de quelque partie des rivages de mon endroit. Je prends les documents utiles pour cela. (...) Ô que je voudrais mon cher Sensier, qu'il vous fût possible de voir un peu mon endroit natal avec moi !
J'imagine que ce pays vous plairait par bien des côtés de sa physionomie, et que vous comprendriez combien je m'y sens de plus en plus attaché. (...) Je crois que sa physionomie seule serait suffisante pour attacher un homme fait pour recevoir des impressions.
Ô encore un coup, comme je suis de mon endroit ! "

 

L'Eglise de Gréville 1871-1874 ORSAY

Nous ne savons pas combien de temps précisément Millet et sa famille séjournèrent à l'auberge, probablement quelques semaines. C'est de l'étage que Millet esquissa sa célèbre " Eglise de Gréville ".
Millet avait fréquenté le lieu durant toute sa jeunesse, c'est là qu'il fut baptisé le 05 octobre 1814.

 

Le 09 septembre 1871 de Gréville Millet écrit à BABCOCK :

 

" Il est probable que maintenant nous ne tarderons guère à revenir à barbizon. J'en serai en même temps bien aise et fâché. Il me tarde tant de me voir réinstallé dans mon atelier et de pouvoir travailler mais, d'un autre côté, je sens que j'ai repris racine dans mon lieu natal, que ce sera un arrachement quand il m'en faudra partir Je l'aime tant, mon endroit natal ! Je sens bien que j'aurai, une fois revenu, le mal du Pays.
Comme je penserai souvent à la solitude des rivages où on n'entend que le bruit du flot et les cris des mouettes !
J'appréhende réellement le contact des gens civilisés, des gens intelligents (comme on appelle ça), de ceux qui remuent les questions dites politiques, philosophiques, etc. Comme les nuages qui passent silencieusement dans les espaces, vous en disent plus long au coeur !
Vous aurez sans doute beaucoup travaillé et vous me montrerez ce que vous avez fait. Pour moi, j'ai fait très peu en travail visible, mais je crois avoir emmagasiné des impressions durables.
Nous causerons de cela et de plein d'autres choses. Je reviendrai ayant de plus en plus, l'amour féroce des choses durables et éternelles, et aussi de plus en plus la haine des choses tracassières et bruyantes. Qui ne conduisent qu'au vide et à l'inanité. "

 

Le Lieu Bailly 1871 Reproduction de Dominique RIMOND

Durant son séjour Millet aura mis en chantier un nombre important d'oeuvres représentant des paysages locaux :

  • le prieuré de Vauville
  • le manoir de Tréauville
  • le lieu Bailly
  • le manoir du but à St Germain le Gaillard
  • la vieille maison de Nacqueville
  • etc.

PAUVRE GREVILLE TE REVERRAI-JE ?

La Mer près de Gruchy - BOSTON 1871

Fin novembre 1871, Millet et sa famille quittent le cotentin pour rejoindre Barbizon.
A son retour l'artiste s'emploiera à produire autant d'oeuvres que possible car sa cote monte, mais hélas, sa santé se dégrade.
Un grand nombre de ses travaux en cours sont inspirés de paysages de la Hague : Le coup de vent, la côte de Gréville, une barque en mer, les pâturages en vue de la mer...

Le projet de revenir passer un mois ou deux à Cherbourg hante toujours Millet, mais le projet ne se réalisera pas.

 

Le 22 septembre 1873 il écrit à Sensier :

 

" (...) Depuis que je vous ai vu, j'ai beaucoup souffert. La toux m'a assassiné. Voici seulement quelques jours que je commence à aller mieux. Je suis en bien grande démolition, je vous assure (...) "

 

A Monsieur PICQUOT de Gréville le 6 mai 1874, (à propos d'une commande très importante pour les beaux arts) :

 

" (...) C'est un travail qui durera longtemps et qui sera bien fatiguant pour moi. Ô mon pauvre Gréville, te reverrai-je ? "

 

Le 20 janvier 1875 à l'âge de 61 ans Millet s'éteint dans son lit sur ces mots :

« C'est dommage j'aurais pu travailler encore ! » Quelques jours plus tôt, le 3 janvier il s'était mis « en règle » en s'unissant religieusement avec Catherine LEMAIRE. Sa tombe se trouve au cimetière de Chailly en Bierre près de celle de son ami Rousseau.

 

Yves-Marie BONNISSENT

BIBLIOGRAPHIE NON EXHAUSTIVE

  • MILLET CHEZ LUI de Pierre LEBERRUUYER 1993
  • CORRESPONDANCE INTEGRALE DE J.F MILLET DE LUCIEN LEPOITTEVIN 2005
  • LA HAGUE DE JF MILLET de Dominique GROS 2001
  • J.F MILLET au-delà de l'Angélus de Lucien LEPOITTEVIN 2002
  • LA VIE ET L'OEUVRE DE J.F MILLET DE A.SENSIER 1881 réédité en 2005

Patrimoine

Un village riche d'art et d'histoire

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