La fraude dans la Hague au XIVe siècle

Chacun connaît le sentier de grande randonnée qui longe les côtes de la Hague. Ce sentier dit « sentier des douaniers » fut mis en place par l’administration des douanes en 1791 afin d’assurer, grâce à un droit de libre parcours, la surveillance des côtes. L’objectif principal de cette surveillance était de faire échec à la contrebande.

Voici le récit d’un Haguais sur le sujet en 1920 :

La Fraude Le Type fraudeur

Autrefois on allait chercher le tabac de contrebande aux îles anglaises, principalement à Aurigny et on le débarquait pendant la nuit, dans une anse ou crique quelconque, à l’abri des regards, et loin de l’oreille du douanier, quelquefois même au pied des falaises de Jobourg. Là des amis, tapis depuis des heures, dans les rochers ou le creux de la falaise se tenaient prêts à recevoir la marchandise pour l’emporter dans l’intérieur et l’écouler au plus vite.

Il fallait souvent monter à la sourdine, en plein minuit avec un ballot de 30Kg sur le dos, par un sentier presque à pic, où des chèvres auraient osé à peine s’aventurer. Avant d’arriver à la crête de la falaise, on risquait dix fois sa vie. Il fallait éviter sur terre les douaniers qui vous épiaient, craindre les dénonciations, les amendes et la prison.

Mais bah ! On ne reculait pas, on était fraudeur de père en fils, et le métier entrait tellement dans l’âme de tous ces gens qu’ils ne pouvaient plus s’en passer. C’était comme le braconnage aux abords des grandes forêts.

On faisait cela avec un plaisir inné, sans aucun scrupule, encore aujourd’hui, pour bien des gens, voler l’Etat, ce n’est pas voler, c’est une affaire d’appréhension. On évitait tout de même les douaniers, mais comme le lièvre fuit le chasseur, sans remords et sans rancune, car la tradition ne rappelle aucun mauvais fait des fraudeurs contre les agents du fisc : « Chacun son métier » disait-on, et l’on était amis quand même, quelquefois complices, et l’on trinquait ensemble à l’auberge.

A Auderville surtout, on alliait même cela à l’accomplissement des devoirs religieux, dans les derniers temps de la fraude, là où le bon curé Desvergez a été en fonction pendant 40 ans. On n’est point fanatique dans la Hague , on ignore même le mot et la chose, mais on avait tout de même sa propre croyance. Tous allaient à la messe, beaucoup faisaient leurs Pâques, mais la question fraude était bannie du confessionnal, et on n’y pesait jamais les ballots de « p’tain » (tabac de fraude) passés dans le pays au nez et à la barbe du douanier, le vieux Curé, respecté de tous ces gens qui l’aimaient, donnait à ceux dont la carrière allait finir, leur passeport pour le ciel, où ils devaient entrer « tout d’go », comme des gens créés et mis au monde par le bon Dieu, pour faire des niches à l’Administration, et qui avaient bravement et consciencieusement fait leur devoir.

Le côté le plus curieux de la chose, c’est que certains jeunes gens, après avoir pendant leur adolescence, fait le métier avec les vieux, puis fait leur service militaire, entraient dans la gendarmerie ou la douane, les vieux disaient alors: « Il a mal tourné ». Ceux-ci se conduisaient envers l’Etat comme de bons et loyaux serviteurs, obtenaient les galons, puis leur retraite gagnée, ils lâchaient la giberne, pour . reprendre de nouveau le ballot.

Ce fait nous montre la population de la Hague dans ses contrastes. Malgré sa tendance à la ruse, et son désir de rouler le «  horsain », cette population naturellement défiante est très honnête, elle tiendra naturellement ses engagements. Les Haguais ont quelques raisons d’agir ainsi : d’aucuns pourront appeler de la duplicité, ce qui est avant tout une sorte de prudence naturelle, une dignité de la conscience qui répugne aux affirmations hasardeuses si fréquentes ailleurs. Quand à leur honnêteté naturelle, nombreux sont ceux qui dorment sans serrure, à l’ombre de leur toit, et combien d’outils restent dans les champs, sous la surveillance des étoiles. En résumé, ce sont d’excellentes gens.

Qui dira jamais les craintes, les émotions, les plaisirs ressentis par tous ces gens ! Et qui saura jamais le chiffre des bénéfices accumulés, car plus d’un s’y enrichissait, et Dieu sait que pour les Normands, le gain n’est pas quantité négligeable. Quel bon temps ! Quelle joie, mes frères !

Il s’est même trouvé des Haguais condamnés à 500fr d’amende au Tribunal de Cherbourg, qui à leur sortie, ont dit en riant aux Officiers de la douane : « Nous allons payer nos frais avec le bénéfice d’une batelée de tabac ». Effectivement, ils se sont embarqués à Cherbourg, directement pour l’île d’Aurigny, sans que les douaniers aient pris cette déclaration au sérieux, et ils sont revenus avec un chargement de tabac.

Mais vers 1880, l’Etat s’est fâché tout rouge ! Aujourd’hui les amendes sont de 20 000frs et en plus il y a de la prison. Il faut éviter la ruine, et le type fraudeur a disparu.

La dernière prise faite par la douane a eu lieu à Herqueville vers 1890, huit fraudeurs y étaient compromis. Seul un jeune homme sans fortune fut arrêté par les douaniers. Jamais il n’a voulu dire les noms de ses complices. Il eut raison : le judas, le vendeur de chair humaine, pour de l’argent encourait le mépris public ; semblable à un lépreux, personne ne voulait plus l’approcher ni l’employer.

S’il y avait des profits à faire, le vieux levain de fraudeur fermenterait de nouveau : les cachettes secrètes existent dans bien des maisons et au dehors, dissimulées avec un art infini, ce sont des secrets de famille.